Politique éducative : le contexte d’un certain vocabulaire médiatique

Le paysage éducatif français et les choix de politique éducative sont souvent l’occasion de voir fleurir un vocabulaire « culinaro-pratique », comme par exemple :

Le millefeuille : souvent associé à l’enchevêtrement de dispositifs qui s’empilent les uns sur les autres ou les uns à côté des autres, à la multitude de structures qui interviennent dans ces dispositifs (pour un rapport coût/efficacité des plus douteux) mais aussi à l’amoncellement de réformes et contre-réformes aux objectifs et justificatifs discutables et discutées. Rappelons que le millefeuille est une pâtisserie faite d’une alternance de couches de pâte feuilletée et de couches de crème pâtissière. En matière de réforme, je laisse les lecteurs juger de l’étape actuelle du millefeuille : en est-on à poser une couche de pâte feuilletée consistante (qui étaye l’appareil) ou de la crème pâtissière onctueuse, certes, mais peu stable ?

Détricoter : action de défaire ce qui a été tricoté. Terme utilisé pour les décisions de Donald Trump détricotant ce que son prédécesseur avait mis en place et réutilisé assez rapidement après la nomination de M. Blanquer au poste de ministre de l’Éducation, notamment pour évoquer le détricotage de la réforme du collège. Certains diront que la métaphore du tricot n’est pas si mauvaise : les personnes qui pratiquent le tricot à leurs heures perdues, notamment les moins expérimentées, ont connu des moments de nécessaire détricotage d’un ouvrage un peu raté. Donc si on considère qu’un travail (de réforme) a été mal fait, il convient de le détricoter, CQFD.

Le détricotage peut aussi être motivé par un sentiment d’imperfection : un jacquard dont les nuances plaisent à certains peut s’avérer disgracieux pour d’autres. C’est ainsi que certains commentaires expliquent que finalement la réforme du collège était mal ficelée (tricotée ou ficelée ?). Par ailleurs, il est plus facile de détricoter quand l’ouvrage n’est pas terminé et cousu : la réforme du collège n’était pas complètement mise en place : autant défaire plutôt que d’attendre de voir l’effet final !

Mais attention, comme le dit un site dédié au tricotage-crochetage « Détricoter maille après maille prend du temps, et quand le fil est glissant, ce n’est pas une bonne idée que de retirer l’aiguille pour détricoter [on détricote plus de mailles que souhaiter]. Nous montrons comment détricoter en toute tranquillité en piquant l’aiguille dans les mailles du rang jusqu’où vous voulez défaire. Vous pouvez ensuite retirer l’aiguille et commencer à détricoter sans risque de perdre des mailles pendant l’opération ».

Autrement dit, on ne détricote pas sans savoir où s’arrêter et pourquoi, au risque de se retrouver avec un méli-mélo de laine détricotée alors qu’on espérait réaliser un pull bien structuré.

Car après avoir détricoté, il faut re-tricoter, et là, comme on a jeté le modèle précédent, il faut retrouver un autre modèle qui permettre de repartir sur la base existante : éviter de prendre systématiquement des aiguilles plus petites qui rendrait le pull plus étriqué mais différencier la grosseur des aiguilles, en l’adaptant à celui des fils, ne pas forcément mécaniser le tricotage, tous les fils à tricoter ne s’accommodent pas de la machine à tricoter, valoriser toute l’hétérogénéité des points existants (il existe des points de tricots plus ordinaires, d’autres plus sophistiqués), sans parler des couleurs (évitons le caca d’oie même s’il permet de « reconnaître ses pauvres à soi» (J. Brel)). Bref détricoter un pull comporte des risques.

Par ailleurs, gageons que la métaphore du tricot pourra aussi être utilisée à propos de la lutte contre le décrochage, afin de ne pas perdre une seule maille !

Assouplissement : action de rendre plus malléable, plus doux, moins rigide. L’assouplissement est une pratique courante, non seulement des « ménagères » mais aussi des ministères. En effet, si une réforme peut se détricoter elle peut aussi s’assouplir, la seconde action étant présentée comme moins drastique que la première. Ainsi, en 2014, Benoit Hamon « détaille les mesures pour assouplir la réforme des rythmes scolaires » et en 2017, Jean-Michel Blanquer confirme « un assouplissement des rythmes scolaires », l’un et l’autre laissant une certaine autonomie aux communes (comme quoi…).

Petite explication de texte sur des allusions trop allusives :

  • Détricoter avant d’évaluer le travail accompli et re-tricoter selon un modèle plus étriqué = dire qu’on peut ne faire qu’un EPI sur les quatre années du collège ne peut qu’inciter les enseignants peu motivés par le travail en équipe à n’en faire qu’un. Voilà comment passer du jersey au point mousse.
  • Tricoter avec une machine à tricoter = considérer que les neurosciences apporteront les solutions en matière d’éducation sans grande considération pour les recherches en éducation, quelles que soient les disciplines.

Pour le reste, cela fera partie des devinettes pour l’été.

 

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