Utiliser la formation comme levier de développement professionnel collectif

Dans le cadre d’un projet “100 propositions de la recherche pour la présidentielle 2017“, Slate m’a demandé une contribution que j’ai choisi de consacrer à la question de la formation continue des enseignants.

Dans le contexte français, il ne me semblait pas raisonnable de bouleverser la formation initiale à court terme, quoi qu’on puisse penser de ce qui se fait dans les ESPE. Trop de parties prenantes sont opposées sur le fond à ce qu’on mette en place une vraie formation initiale en alternance, ce qui impliquerait de largement réduire la dimension disciplinaire du concours de recrutement et de le déplacer au sein du parcours Master. En outre, le vivier de formateurs, quel que soit leur statut, est aujourd’hui insuffisant pour assurer une formation professionnelle initiale radicalement différente.

En regard, la formation continue, qu’on appelle en général “développement professionnel” est un levier relativement efficace de changement éducatif, ce que souligne de façon récurrente la littérature scientifique francophone et internationale. L’entrée en formation, en particulier quand elle choisie, est un moment propice pour s’inscrire dans un mouvement d’évolution de ses pratiques. La formation prend plus de sens quand elle répond à un enjeu professionnel qu’on a expérimenté soi-même. Quand elle permet un cadre collectif d’échanges, cette formation sécurise le changement en permettant une réflexivité qui s’appuie sur ce que font les autres ou sur des défis communs : il est plus facile de chercher des solutions à un problème que tout le monde rencontre. Tout cela milite évidemment pour un développement professionnel à l’initiative du terrain et qui prenne, autant que possible, des formes plus innovantes que la juxtaposition de conférences magistrales d’expert.

Proposer une formation continue qui parte des établissements ou des réseaux d’écoles et dans une forme de dialogue collectif au sein de la communauté éducative, c’est une façon de souligner combien on doit déplacer le curseur d’une formation descendante, du ministère vers les enseignants,  à une formation définie plus en relation avec les acteurs de terrain. C’est aussi une façon d’imaginer un fonctionnement systémique qui ne laisse pas la formation otage des inflexions des politiques ministérielles, relayées par les rectorats : les stop and go des politiques publiques dans ce domaine, méconnu du grand public, sont ravageurs !

Bien évidemment, il faudrait imaginer des formes plus subtiles d’articulation avec les formations existantes, en particulier dans les académies, et surtout donner une place centrale aux “passeurs” que sont les différents formateurs et formateurs de formateurs. Dans le cadre de ce court article, ces nuances étaient compliquées à développer.

De même, l’un des intérêts de cette proposition réside dans l’idée de trouver des formes d’intéressement direct pour les équipes de recherche en éducation. Les écoles, collèges et lycées sont loin de pouvoir représenter une manne considérable de formation continue ou de commanditaires à même de financer les chercheurs. L’enjeu n’est pas tant de constituer un vrai marché de la formation continue pour la recherche en éducation, que de favoriser une structuration un peu plus pérenne du dialogue entre la communauté des praticiens et la recherche universitaire.

Pour une formation continue à l’initiative des écoles

Et si l’on attribuait une dotation à chaque établissement pour construire son propre plan de formation continue ? Et si on faisait de l’autonomie un vecteur de prise en charge collective du développement professionnel ?

Imaginons des personnels réunis dans leur lycée, leur collège ou leur école pour élaborer leur formation continue. Imaginons qu’ils discutent de la formation la plus pertinente pour surmonter une difficulté commune, mener un projet, améliorer leur pratique. Imaginons qu’ils disposent d’un budget pour faire venir un chercheur, se déplacer à une journée académique ou monter un stage. Imaginons donc qu’ils organisent eux-mêmes leur développement professionnel : voici résumé l’essentiel d’une proposition pour doper la formation des enseignants.

En matière de qualité de l’éducation, toutes les études se concluent par la nécessité d’améliorer la formation des enseignants (voir notamment les conclusions de ce colloque de l’OCDE en 2013). On sait aussi que le changement se heurte souvent aux croyances intimes des enseignants. Pour faire évoluer ces représentations, la voie la plus efficace n’est pas le discours d’autorité ou même de conviction. Seule la mise en action permet d’expérimenter les évolutions dans un cadre sécurisé. Des changements qui peuvent déstabiliser et inquiéter apparaissent ainsi sous un tout autre jour quand ce sont des collègues qui les portent, avec vous, à travers des pratiques partagées.

Nous proposons ici de faire converger ces deux préoccupations, formation continue et dimension collective, à travers le développement d’une formation qui soit déclenchée par une action commune au sein de l’établissement.

Quand on parle formation, on pense d’abord à la formation initiale. Améliorer cette dernière est probablement nécessaire, mais c’est un chantier complexe et lourd alors même qu’un nouveau dispositif, les Écoles supérieures du professorat et de l’éducation (ESPÉ), a été accouché dans la douleur tout récemment. Nous faisons le pari que des leviers plus simples et plus efficaces peuvent être actionnés dans le domaine tout aussi stratégique du développement professionnel de tous les enseignants : ceux qui sont déjà dans le système comme ceux qui vont y entrer. Nous pensons que c’est la voie la plus propice pour en faire le vecteur privilégié de la formation des enseignants et des autres acteurs éducatifs (encadrement, CPE, etc.).

Nous connaissons en effet deux modèles implicites en matière de formation continue des personnels de l’éducation en France.

Le premier est celui de la formation individuelle dans le cadre d’une démarche personnelle. Les objectifs peuvent relever du perfectionnement professionnel ou viser une progression de carrière (préparation d’un concours par exemple). Les retombées sur le système sont en général difficiles à évaluer. Le second est celui du « plan de formation » national ou académique qui déclinent les priorités ministérielles. Les personnels peuvent choisir les actions qui les intéressent dans ce « menu » institutionnel. Certaines formations sont parfois obligatoires, par exemple lors de nouvelles réformes. Ces formations descendantes sont vécues de façon pour le moins contrastée par les personnels.

Dans les deux cas, on se plaint du manque de cohérence, de l’imposition de normes pas forcément étayées, de contenus qui ne répondent pas aux vrais enjeux du terrain, de la présence insuffisante des résultats de la recherche.

En accordant à chaque établissement ou réseau d’écoles un budget pour monter son propre plan de formation continue, on ferait en revanche du développement professionnel un enjeu collectif qui donne l’initiative aux personnels dans les établissements, dans la perspective du « leadership » distribué . En créant un quasi-marché de la formation continue dans l’éducation, même modeste, on contribuerait à intéresser les enseignants et à construire une offre « universitaire » de formation continue (rappelons ici que les ESPE sont intégrées aux universités). Certes, l’effort financier induit peut effrayer. Il existe environ 63 600 établissements de second degré en France et près de 52 000 écoles regroupées en circonscriptions au sein des départements. On peut cependant imaginer des dispositifs de montée en charge, des dotations alternées sur cycles pluriannuels, des mises en commun, etc. L’essentiel n’est pas là : il est de donner une impulsion à la formation continue qui soit à la fois « bottom up » et collective.

À l’occasion de la présidentielle, des scenarios parfois brutaux sont présentés pour argumenter l’autonomie des établissements, dont on attend monts et merveilles. On a vu dans d’autres pays que les solutions les plus radicales en la matière ont des effets décevants sur les performances scolaires. Construire des avancées concrètes vers un établissement « formateur » est sans doute un meilleur service à rendre à la cause de l’autonomie au service de tous les personnels.

Ne serait-ce qu’au regard de cet enjeu, un effort inédit dans le domaine de la formation continue se justifie largement !

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