{"id":673,"date":"2014-04-10T13:18:03","date_gmt":"2014-04-10T12:18:03","guid":{"rendered":"http:\/\/perso.ens-lyon.fr\/yves-francois.le-lay\/?p=673"},"modified":"2016-09-09T08:57:30","modified_gmt":"2016-09-09T07:57:30","slug":"lyon-capitale-des-brouillards","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/perso.ens-lyon.fr\/yves-francois.le-lay\/?p=673","title":{"rendered":"Lyon, capitale des brouillards ?"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Lyon a longtemps subi la r\u00e9putation d&rsquo;une cit\u00e9 \u00ab\u00a0embrum\u00e9e\u00a0\u00bb. Porteur d&rsquo;esth\u00e9tique ou d&rsquo;angoisse &#8211; selon le temp\u00e9rament de l&rsquo;observateur -, le brouillard marquait les paysages comme les esprits. Depuis, il semble s&rsquo;\u00eatre \u00e9vanoui. D\u00e8s 1955, le m\u00e9decin et romancier Jean Reverzy a pos\u00e9 la question : \u00ab\u00a0Mais o\u00f9 sont pass\u00e9es les brumes d&rsquo;antan ?\u00a0\u00bb<!--more--><\/p>\n<h1 style=\"text-align: justify;\">Le brouillard, une histoire d&rsquo;eau ?<\/h1>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le brouillard se l\u00e8ve gr\u00e2ce \u00e0 la pr\u00e9sence combin\u00e9e de vapeur d&rsquo;eau, d&rsquo;un refroidissement de l&rsquo;air et de noyaux de condensation.<\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">de l&rsquo;eau gazeuse \u00e0 l&rsquo;eau liquide<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le brouillard, c&rsquo;est de l&rsquo;eau. De l&rsquo;eau liquide (et visible)&#8230; Et non de la vapeur d&rsquo;eau ! Celle-ci ne se voit pas. Comme la plupart des nuages, le brouillard est constitu\u00e9 d&rsquo;un ensemble de fines gouttelettes d&rsquo;eau (ou parfois de cristaux de glace), apparemment en suspension dans l&rsquo;air, r\u00e9duisant ainsi la visibilit\u00e9. Suspendues en altitude, elles forment les nuages ; au voisinage du sol, elles prennent le nom de brouillard. Du fait de cette distinction terminologique, une m\u00eame masse visible peut s&rsquo;appeler stratus lorsqu&rsquo;elle se trouve \u00e0 quelques dizaines de m\u00e8tres au-dessus du sol et brouillard lorsqu&rsquo;elle entre en contact avec le flanc d&rsquo;une colline voisine. Le brouillard \u00ab\u00a0n&rsquo;est qu&rsquo;un nuage au ras du sol\u00a0\u00bb (Allix, 1934). Form\u00e9 d&rsquo;eau, il rel\u00e8ve de la cat\u00e9gorie des hydrom\u00e9t\u00e9ores qui d\u00e9signent toute entit\u00e9 hydrique, qu&rsquo;elle soit liquide (pluie ou brouillard) ou solide (neige ou gr\u00eale), pr\u00e9sente dans l&rsquo;atmosph\u00e8re &#8211; \u00e0 l&rsquo;exception des nuages. La viscosit\u00e9 de l&rsquo;air, les turbulences, les mouvements de convection permettent aux gouttes d&rsquo;eau de rester en suspension (Baldit, 1931). La formation du brouillard (et sa dissipation) profite de la capacit\u00e9 bien connue de l&rsquo;eau \u00e0 changer d&rsquo;\u00e9tat : il appara\u00eet \u00e0 la faveur de la condensation (changement de la phase gazeuse \u00e0 la phase liquide) et sa disparition t\u00e9moigne de l&rsquo;\u00e9vaporation (changement de la phase liquide \u00e0 la phase gazeuse).<\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">Le refroidissement de l&rsquo;air<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le brouillard, c&rsquo;est donc une histoire d&rsquo;eau. Mais pas seulement. C&rsquo;est une histoire d&rsquo;eau qui a quelque chose \u00e0 voir avec l&rsquo;air&#8230; En effet, l&rsquo;air contient de l&rsquo;eau en phase gazeuse. Cette teneur de l&rsquo;air en vapeur d&rsquo;eau d\u00e9finit son humidit\u00e9 absolue. Mais la capacit\u00e9 maximale de l&rsquo;air \u00e0 contenir de la vapeur d&rsquo;eau varie en fonction de la temp\u00e9rature et de la pression. En se refroidissant ou en se d\u00e9tendant, l&rsquo;air ne peut plus contenir autant de vapeur d&rsquo;eau. L&rsquo;humidit\u00e9 relative d\u00e9signe le rapport entre la quantit\u00e9 de vapeur d&rsquo;eau effectivement contenue dans l&rsquo;air et la quantit\u00e9 maximale que l&rsquo;air peut contenir dans des conditions de temp\u00e9rature et de pression donn\u00e9es. Un simple pourcentage suffit \u00e0 l&rsquo;exprimer. Lorsque l&rsquo;humidit\u00e9 relative s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve \u00e0 100%, l&rsquo;air est satur\u00e9. Il a atteint son point de ros\u00e9e, c&rsquo;est-\u00e0-dire la temp\u00e9rature \u00e0 laquelle il peut \u00eatre soumis sans que l&rsquo;eau gazeuse qu&rsquo;il contient change de phase. En de\u00e7\u00e0, la vapeur d&rsquo;eau se condense : des gouttelettes se forment. Ainsi, \u00ab\u00a0le brouillard d&rsquo;eau est toujours le r\u00e9sultat d&rsquo;une condensation\u00a0\u00bb (Allix, 1934).<\/p>\n<div id=\"attachment_740\" style=\"width: 982px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/perso.ens-lyon.fr\/yves-francois.le-lay\/wp-content\/uploads\/2014\/03\/photo-5-972-x-7262.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-740\" class=\" wp-image-740\" src=\"http:\/\/perso.ens-lyon.fr\/yves-francois.le-lay\/wp-content\/uploads\/2014\/03\/photo-5-972-x-7262.jpg\" alt=\"photo (5) (972 x 726)2\" width=\"972\" height=\"611\" srcset=\"https:\/\/perso.ens-lyon.fr\/yves-francois.le-lay\/wp-content\/uploads\/2014\/03\/photo-5-972-x-7262.jpg 972w, https:\/\/perso.ens-lyon.fr\/yves-francois.le-lay\/wp-content\/uploads\/2014\/03\/photo-5-972-x-7262-300x188.jpg 300w, https:\/\/perso.ens-lyon.fr\/yves-francois.le-lay\/wp-content\/uploads\/2014\/03\/photo-5-972-x-7262-477x300.jpg 477w\" sizes=\"auto, (max-width: 972px) 100vw, 972px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-740\" class=\"wp-caption-text\">Nuages bas et brouillard au-dessus du Rh\u00f4ne lyonnais (clich\u00e9 : Le Lay Y.-F., 2013)<\/p><\/div>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">Les noyaux de condensation<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le brouillard est une histoire d&rsquo;eau et d&rsquo;air qui ne saurait se passer de \u00ab\u00a0terre\u00a0\u00bb. Dans l&rsquo;air sursatur\u00e9, les mol\u00e9cules d&rsquo;eau s&rsquo;unissent autour de particules (en suspension dans l&rsquo;atmosph\u00e8re) qui servent ainsi de noyaux de condensation. En revanche, \u00ab\u00a0des exp\u00e9riences classiques montrent (&#8230;) qu&rsquo;un air absolument pur de toutes poussi\u00e8res ou fum\u00e9es, peut \u00eatre sursatur\u00e9 de vapeur d&rsquo;eau sans qu&rsquo;il y ait condensation (&#8230;)\u00a0\u00bb (Luizet, 1913). Dans de l&rsquo;air pur, la condensation de la vapeur d&rsquo;eau requiert une sursaturation de 500% (Dufour, 1961). C&rsquo;est dire combien la pr\u00e9sence de corps \u00e9trangers dans la masse d&rsquo;air favorise ce changement de phase de l&rsquo;eau (Seive, 1939). Leur composition chimique peut \u00eatre tr\u00e8s vari\u00e9e (sel, produits de combustion ou substances arrach\u00e9es au sol). Mais tous les noyaux ne se valent pas pour former des gouttelettes d&rsquo;eau ! Ils sont plus ou moins hygroscopiques. G. Onofrio (1913) pense que la poussi\u00e8re et la fum\u00e9e pr\u00e9sentes dans l&rsquo;atmosph\u00e8re des villes permettent de condenser l&rsquo;humidit\u00e9. De m\u00eame, M. Mezin (1931) \u00e9crit qu&rsquo;elles favorisent les brouillards \u00ab\u00a0en venant augmenter la densit\u00e9 des noyaux de condensation\u00a0\u00bb. Mais, selon \u00a0A. Baldit (1931), \u00ab\u00a0la poussi\u00e8re commune qui s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve du sol, ne constitue pas le support ordinaire de la vapeur condens\u00e9e\u00a0\u00bb. Et le sel de mer joue ce r\u00f4le mieux que la suie (moins soluble). Les chlorures, des sulfures et des azotates s&rsquo;av\u00e8rent aussi efficaces. En fait, \u00ab\u00a0dans la nature, la majorit\u00e9 des v\u00e9ritables noyaux de condensation sont des <em>noyaux mixtes<\/em> constitu\u00e9s d&rsquo;une particule solide insoluble (granule de charbon, grain de sable, etc.) entour\u00e9e d&rsquo;une solution hygroscopique contenant plusieurs corps dissous\u00a0\u00bb (Dufour, 1961).<\/p>\n<h1 style=\"text-align: justify;\">La formation du brouillard lyonnais<\/h1>\n<p style=\"text-align: justify;\">G. Onofrio (1913) a d\u00e9crit en ces termes l&rsquo;apparition du brouillard local tel qu&rsquo;il l&rsquo;observait, le matin, depuis la basilique de Fourvi\u00e8re :<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0A l&rsquo;aurore, le brouillard commence \u00e0 se former au-dessus de la Sa\u00f4ne, c&rsquo;est une tra\u00een\u00e9e laiteuse qui, peu \u00e0 peu, d\u00e9robe la ville aux regards au fur et \u00e0 mesure qu&rsquo;elle devient plus grise et plus sombre, c&rsquo;est comme un voile \u00e9pais tendu au-dessus de la cit\u00e9 depuis les Terreaux jusqu&rsquo;au confluent. C&rsquo;est la\u00a0mer de brouillard\u00a0qui appara\u00eet (&#8230;). La surface de cette mer est l\u00e9g\u00e8rement ondul\u00e9e, mais les contours en restent fermes. On y remarque les jets de fum\u00e9e des hautes chemin\u00e9es qui percent de loin en loin la surface, s&rsquo;arr\u00eatent de monter, surpris par le froid, et retombent en s&rsquo;\u00e9talant sur la mer de brouillard qu&rsquo;ils tachent de noir. Au-dessus, on aper\u00e7oit le coteau de la Croix-Rousse, le mont Ceindre et parfois les Alpes\u00a0\u00bb.<\/p>\n<\/blockquote>\n<div id=\"attachment_754\" style=\"width: 795px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/perso.ens-lyon.fr\/yves-francois.le-lay\/wp-content\/uploads\/2014\/03\/Onofrio_2-785-x-584.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-754\" class=\" wp-image-754\" src=\"http:\/\/perso.ens-lyon.fr\/yves-francois.le-lay\/wp-content\/uploads\/2014\/03\/Onofrio_2-785-x-584.jpg\" alt=\"Onofrio_2 (785 x 584)\" width=\"785\" height=\"584\" srcset=\"https:\/\/perso.ens-lyon.fr\/yves-francois.le-lay\/wp-content\/uploads\/2014\/03\/Onofrio_2-785-x-584.jpg 785w, https:\/\/perso.ens-lyon.fr\/yves-francois.le-lay\/wp-content\/uploads\/2014\/03\/Onofrio_2-785-x-584-300x223.jpg 300w, https:\/\/perso.ens-lyon.fr\/yves-francois.le-lay\/wp-content\/uploads\/2014\/03\/Onofrio_2-785-x-584-403x300.jpg 403w\" sizes=\"auto, (max-width: 785px) 100vw, 785px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-754\" class=\"wp-caption-text\">Nappe sup\u00e9rieure d&rsquo;un brouillard bas, recouvrant la vall\u00e9e du Rh\u00f4ne (Onofrio, 1913)<\/p><\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cet auteur a identifi\u00e9 un \u00ab\u00a0Y de vapeurs\u00a0\u00bb dont les branches \u00ab\u00a0\u00e9pousent les grandes sinuosit\u00e9s des fleuves\u00a0\u00bb. Voici les ingr\u00e9dients pour produire un beau brouillard : de la vapeur d&rsquo;eau, des a\u00e9rosols et un diff\u00e9rentiel thermique. Comment la recette prend-elle \u00e0 Lyon ? M. Mezin (1931) et le Commandant Ruby (1932) ont distingu\u00e9 diff\u00e9rentes modalit\u00e9s de formation du brouillard : le refroidissement du sol par rayonnement, le m\u00e9lange de masses d&rsquo;air charg\u00e9es d&rsquo;humidit\u00e9 et de temp\u00e9ratures diff\u00e9rentes, le passage d&rsquo;air humide sur une surface froide (notamment sur de l&rsquo;eau), le passage d&rsquo;une masse d&rsquo;air froid sur une surface chaude et humide, la diminution de la pression barom\u00e9trique et la condensation sur les poussi\u00e8res et fum\u00e9es. Globalement, le brouillard se forme lorsque l&rsquo;air atteint la saturation \u00e0 la faveur de son refroidissement ou de son humidification.<\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">Le brouillard de rayonnement<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une fois le soleil couch\u00e9, la temp\u00e9rature du sol et des basses couches de l&rsquo;atmosph\u00e8re diminue du fait du rayonnement terrestre nocturne (Favrot, 1932 ; Blanchet, 1990). Les brouillards se l\u00e8vent \u00ab\u00a0surtout aux heures o\u00f9 la temp\u00e9rature est la plus abaiss\u00e9e\u00a0\u00bb (Pi\u00e9ry, 1946). Or, \u00ab\u00a0on sait que l&rsquo;heure la plus froide est celle qui pr\u00e9c\u00e8de le lever du soleil\u00a0\u00bb (Onofrio, 1913). Le refroidissement de la partie inf\u00e9rieure de la troposph\u00e8re suscite une inversion thermique : l&rsquo;air est plus froid au contact du sol qu&rsquo;en altitude. \u00ab\u00a0L&rsquo;air refroidi au sol par ce rayonnement rampe sur la terre, coule sur les pentes, s&rsquo;accumule dans les bas-fonds : l&rsquo;air plus chaud flotte sur lui comme la mousse sur la bi\u00e8re\u00a0\u00bb (Allix, 1934). Ce refroidissement augmente l&rsquo;humidit\u00e9 relative de l&rsquo;air et rapproche le point de ros\u00e9e. Si l&rsquo;air devient satur\u00e9 de vapeur d&rsquo;eau, celle-ci s&rsquo;y condense ; le brouillard se forme. \u00ab\u00a0Le rayonnement tr\u00e8s faible d&rsquo;un sol d\u00e9j\u00e0 froid permet la condensation presque \u00e0 son contact, on a un <em>brouillard bas<\/em>\u00a0\u00bb (Onofrio, 1913). Ce dernier \u00e9tait particuli\u00e8rement fr\u00e9quent l&rsquo;hiver, avec des temp\u00e9ratures inf\u00e9rieures \u00e0 6\u00b0C. La pr\u00e9sence d&rsquo;un ciel \u00e9toil\u00e9 accro\u00eet l&rsquo;efficacit\u00e9 du rayonnement terrestre et le refroidissement du sol et de l&rsquo;air. L&rsquo;absence de turbulence, par temps calme, limite la diffusion de l&rsquo;air froid. \u00ab\u00a0La formation du brouillard est impossible par un vent d&rsquo;une certaine force (8 \u00e0 15 m\u00e8tres) parce que le brouillard fond dans une grande masse d&rsquo;air comme le sucre dans l&rsquo;eau\u00a0\u00bb (Onofrio, 1913). Une situation anticyclonique se montre donc favorable \u00e0 la formation de ce type de brouillard.<\/p>\n<div id=\"attachment_752\" style=\"width: 824px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/perso.ens-lyon.fr\/yves-francois.le-lay\/wp-content\/uploads\/2014\/03\/Onofrio_3-814-x-183.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-752\" class=\" wp-image-752\" src=\"http:\/\/perso.ens-lyon.fr\/yves-francois.le-lay\/wp-content\/uploads\/2014\/03\/Onofrio_3-814-x-183.jpg\" alt=\"Onofrio_3 (814 x 183)\" width=\"814\" height=\"183\" srcset=\"https:\/\/perso.ens-lyon.fr\/yves-francois.le-lay\/wp-content\/uploads\/2014\/03\/Onofrio_3-814-x-183.jpg 814w, https:\/\/perso.ens-lyon.fr\/yves-francois.le-lay\/wp-content\/uploads\/2014\/03\/Onofrio_3-814-x-183-300x67.jpg 300w, https:\/\/perso.ens-lyon.fr\/yves-francois.le-lay\/wp-content\/uploads\/2014\/03\/Onofrio_3-814-x-183-500x112.jpg 500w\" sizes=\"auto, (max-width: 814px) 100vw, 814px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-752\" class=\"wp-caption-text\">Coupe d&rsquo;un brouillard bas, faite perpendiculairement \u00e0 la presqu&rsquo;\u00eele de Lyon (Onofrio, 1913)<\/p><\/div>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">Le brouillard d&rsquo;\u00e9vaporation<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lorsque l&rsquo;air est froid et\/ou humide, son humidit\u00e9 peut \u00eatre si \u00e9lev\u00e9e qu&rsquo;il se trouve \u00e0 la limite de la saturation. Dans ce cas, toute source d&rsquo;humidit\u00e9 peut amener l&rsquo;air \u00e0 saturation. \u00ab\u00a0Personne n&rsquo;ignore que les brouillards sont un amas de vapeurs et d&rsquo;exhalaisons, qui s&rsquo;\u00e9l\u00e8vent des lieux humides, et sont retenus pr\u00e8s de la surface de la terre par leur poids\u00a0\u00bb (All\u00e9on Dulac, 1765). De novembre \u00e0 mars, notamment le matin, la temp\u00e9rature du Rh\u00f4ne et de la Sa\u00f4ne est souvent sup\u00e9rieure \u00e0 celle de l&rsquo;air ; au contact de la surface d&rsquo;\u00e9vaporation des cours d&rsquo;eau, la vapeur d&rsquo;eau de l&rsquo;air satur\u00e9 se condense (Gallois, 1894 ; Luizet, 1913). De m\u00eame, \u00ab\u00a0l&rsquo;eau de vaisselle remplit de bu\u00e9e la cuisine ; les bateaux-lavoirs, les <em>plattes<\/em> de Gen\u00e8ve, de Lyon ou de Vienne d\u00e9gagent dans l&rsquo;atmosph\u00e8re d&rsquo;\u00e9paisses nu\u00e9es d&rsquo;eau de lessive. Il suffit pour cela d&rsquo;une diff\u00e9rence de quelques degr\u00e9s ; qui n&rsquo;a vu en hiver la vapeur se d\u00e9gager des bouches d&rsquo;\u00e9gout ; la Sa\u00f4ne ou le Rh\u00f4ne sous les ponts fumer comme des soupi\u00e8res ?\u00a0\u00bb (Allix, 1934).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Aux yeux de G. Onofrio (1913), l&rsquo;origine de la plupart des brouillards lyonnais ne fait pas de doute : \u00ab\u00a0la cause de notre brouillard local est due enti\u00e8rement \u00e0 l&rsquo;humidit\u00e9 qu&rsquo;entretient dans notre atmosph\u00e8re l&rsquo;\u00e9vaporation du Rh\u00f4ne et de la Sa\u00f4ne\u00a0\u00bb. Mais A. Allix (1934) a insist\u00e9 sur le r\u00f4le crucial jou\u00e9 par les nappes d&rsquo;eau stagnantes. Certes les \u00e9tangs de la Dombes sont trop \u00e9loign\u00e9s pour \u00eatre incrimin\u00e9s, mais il restait beaucoup de zones humides \u00e0 proximit\u00e9 de Lyon, d&rsquo;une part le lacis des bras du Rh\u00f4ne \u00e0 l&rsquo;amont de Lyon et d&rsquo;autre part \u00ab\u00a0l&rsquo;immense surface mar\u00e9cageuse, h\u00e9ritage indirect des glaciers quaternaires, qui s&rsquo;\u00e9tend de Bourgoin \u00e0 Lyon\u00a0\u00bb (Allix, 1934). De nouveau, une atmosph\u00e8re peu agit\u00e9e &#8211; ne permettant pas le brassage de l&rsquo;air et concentrant la vapeur d&rsquo;eau \u00e0 la surface aux plus basses altitudes &#8211; s&rsquo;av\u00e8re favorable \u00e0 la formation de ce brouillard d&rsquo;\u00e9vaporation.<\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">D&rsquo;autres modalit\u00e9s de formation des brouillards hydriques<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le m\u00e9lange de deux masses d&rsquo;air satur\u00e9es d&rsquo;humidit\u00e9 et \u00e0 des temp\u00e9ratures diff\u00e9rentes peut donner lieu \u00e0 une condensation de vapeur d&rsquo;eau (Luizet, 1913). L&rsquo;advection d&rsquo;air humide sur une surface froide est \u00e9galement susceptible de produire du brouillard, notamment \u00ab\u00a0dans les r\u00e9gions humides, prairies, bords des cours d&rsquo;eau\u00a0\u00bb (Ruby, 1932). D&rsquo;autre part, quand une masse d&rsquo;air rencontre un relief, elle doit s&rsquo;\u00e9lever ; sa pression diminue, occasionnant une d\u00e9tente et un refroidissement : la vapeur d&rsquo;eau peut alors se condenser en brouillard \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de l&rsquo;observateur qui se trouve sur l&rsquo;obstacle orographique (et en nuage pour celui qui est situ\u00e9 plus bas). De l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 du relief, l&rsquo;air redescend : sa pression et sa temp\u00e9rature augmentent, ce qui provoque la dissipation du brouillard. \u00ab\u00a0Le sommet de la montagne para\u00eetra donc encapuchonn\u00e9 d&rsquo;un nuage \u00e0 un observateur situ\u00e9 au-dessous, et ce nuage lui semblera immobile, bien qu&rsquo;en r\u00e9alit\u00e9 il se d\u00e9forme et se reforme continuellement. Cet aspect est bien connu dans la r\u00e9gion lyonnaise o\u00f9 on le d\u00e9signe en disant que le Mont Pilat, ou le Mont-Verdun, a son <em>chapeau<\/em>\u00a0\u00bb (Luizet, 1913).<\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">Le brouillard chimique domestique et\u00a0INDUSTRIEL<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le d\u00e9veloppement des foyers de combustion domestiques et industriels au XIXe si\u00e8cle a conduit \u00e0 questionner le r\u00f4le de la pollution de l&rsquo;air (de Martonne, 1948). En effet, les brouillards du centre de la ville \u00ab\u00a0doivent renfermer dans leur sein des substances v\u00e9g\u00e9tales et animales en d\u00e9tritus, et qui se m\u00ealent encore \u00e0 la fum\u00e9e des fourneaux, des chemin\u00e9es, des produits divers de la combustion\u00a0\u00bb (Potton, 1835). Selon L. Gallois (1894), la condensation est \u00ab\u00a0rendue plus apparente encore par les poussi\u00e8res en suspension dans l&rsquo;air et qui proviennent de la fum\u00e9e des nombreuses usines\u00a0\u00bb (Gallois, 1894). G. Onofrio (1913) a d\u00e9crit un d\u00f4me de fum\u00e9es lyonnais : \u00ab\u00a0l&rsquo;ensemble des fum\u00e9es de Lyon forme au-dessus de la ville par tout temps calme, un vaste d\u00f4me surbaiss\u00e9 dont la base, sensiblement circulaire, a 4 ou 5 kilom\u00e8tres de diam\u00e8tre et dont la hauteur ne d\u00e9passe gu\u00e8re une centaine de m\u00e8tres\u00a0\u00bb. En effet, selon F. Seive (1939), \u00ab\u00a0les fum\u00e9es chaudes montant dans le milieu froid et humide de l&rsquo;atmosph\u00e8re embrum\u00e9e prennent rapidement la temp\u00e9rature de la couche environnante et ne peuvent d\u00e9passer (par suite de l&rsquo;inversion de temp\u00e9rature qui se produit en ce point) le sommet de cette couche\u00a0\u00bb (Seive, 1939). Ne pouvant passer le plafond thermique, les particules retombent donc \u00e0 proximit\u00e9 de leurs foyers respectifs et se m\u00e9langent au brouillard hydrique pour donner un \u00ab\u00a0brouillard chimique\u00a0\u00bb : \u00ab\u00a0noir, opaque et puant, il prend \u00e0 la gorge, charbonne les \u00e9difices, couvre de suie les rideaux ; lourd et comme \u00ab\u00a0coup\u00e9 au couteau\u00a0\u00bb, il dresse aux carrefours des murailles de t\u00e9n\u00e8bres\u00a0\u00bb (Allix, 1934). Aussi, G. Onofrio (1913) jugeait que \u00ab\u00a0l&#8217;emploi de la houille et la multiplication par <em>trop tol\u00e9rante<\/em> des hautes chemin\u00e9es d&rsquo;usines ont augment\u00e9 notablement l&rsquo;intensit\u00e9 de nos brouillards (&#8230;)\u00a0\u00bb. C&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;opinion r\u00e9pandue. Or, force est de reconna\u00eetre que les brouillards existaient avant l&rsquo;industrialisation de Lyon, que les heures o\u00f9 les fum\u00e9es sont les plus nombreuses ne sont pas celles o\u00f9 les brouillards sont les plus fr\u00e9quents, et que ces derniers se d\u00e9veloppent aussi l\u00e0 o\u00f9 les noyaux de condensation sont rares (Pi\u00e9ry, 1946). Sans doute les cristaux de trioxyde de soufre (anhydride sulfurique) proposent-ils d&rsquo;efficaces particules hygroscopiques, mais \u00ab\u00a0il n&rsquo;y a, au moins en premi\u00e8re approximation, pas de relation de cause \u00e0 effet entre les fum\u00e9es urbaines et le brouillard\u00a0\u00bb (Liandra, 1933).<\/p>\n<div id=\"attachment_753\" style=\"width: 928px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/perso.ens-lyon.fr\/yves-francois.le-lay\/wp-content\/uploads\/2014\/03\/Onofrio_1-918-x-586.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-753\" class=\" wp-image-753\" src=\"http:\/\/perso.ens-lyon.fr\/yves-francois.le-lay\/wp-content\/uploads\/2014\/03\/Onofrio_1-918-x-586.jpg\" alt=\"Onofrio_1 (918 x 586)\" width=\"918\" height=\"586\" srcset=\"https:\/\/perso.ens-lyon.fr\/yves-francois.le-lay\/wp-content\/uploads\/2014\/03\/Onofrio_1-918-x-586.jpg 918w, https:\/\/perso.ens-lyon.fr\/yves-francois.le-lay\/wp-content\/uploads\/2014\/03\/Onofrio_1-918-x-586-300x191.jpg 300w, https:\/\/perso.ens-lyon.fr\/yves-francois.le-lay\/wp-content\/uploads\/2014\/03\/Onofrio_1-918-x-586-469x300.jpg 469w\" sizes=\"auto, (max-width: 918px) 100vw, 918px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-753\" class=\"wp-caption-text\">Perspective de l&rsquo;Y et du d\u00f4me de fum\u00e9es (Onofrio, 1913)<\/p><\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est vrai n\u00e9anmoins que le brouillard et les fum\u00e9es apparaissent comme \u00ab\u00a0deux ph\u00e9nom\u00e8nes superpos\u00e9s de telle mani\u00e8re qu&rsquo;en m\u00eame temps qu&rsquo;il y a formation de brouillard il y a \u00e9galement stagnation des fum\u00e9es pr\u00e8s du sol\u00a0\u00bb (Pi\u00e9ry, 1946). En effet, une m\u00eame situation m\u00e9t\u00e9orologique se montre favorable \u00e0 la formation du brouillard et \u00e0 la concentration de la pollution de l&rsquo;air. Il s&rsquo;agit de la situation anticyclonique, caract\u00e9ris\u00e9e par un r\u00e9gime de hautes pressions, des vents tr\u00e8s faibles ou absents et l&rsquo;inversion des temp\u00e9ratures. Cette derni\u00e8re se traduit pas des temp\u00e9ratures basses dans la partie inf\u00e9rieure de la troposph\u00e8re et l&rsquo;\u00e9tablissement d&rsquo;un plafond thermique qui emp\u00eachent la dissipation du brouillard ainsi que la dispersion des poussi\u00e8res et des fum\u00e9es qui se concentrent alors en ville.<\/p>\n<h1 style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Mais o\u00f9 sont pass\u00e9es les brumes d&rsquo;antan ?\u00a0\u00bb (Reverzy, 1955)<\/h1>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voici une des premi\u00e8res mentions faites au brouillard de Lyon. Nous la devons \u00e0 Sidoine Appolinaire, au Ve si\u00e8cle.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Tu me f\u00e9licites de mon s\u00e9jour \u00e0 Rome, mais toutefois d&rsquo;un ton fac\u00e9tieux et railleur. Tu te r\u00e9jouis, dis-tu, de ce que ton intime ami peut voir enfin le soleil \u00e0 son aise, lui qui a joui si rarement de sa vue, tant qu&rsquo;il n&rsquo;a bu que les eaux de la Sa\u00f4ne. Car, tu me parles ironiquement du ciel n\u00e9buleux de mes Lyonnais, et tu te plains de ce que la chaleur du midi \u00e9claircit \u00e0 peine le jour voil\u00e9 sous les brouillards du matin\u00a0\u00bb.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette description est devenue un poncif et a perdur\u00e9 jusqu&rsquo;au XXe si\u00e8cle, malgr\u00e9 les apparitions de moins en moins fr\u00e9quentes du m\u00e9t\u00e9ore n\u00e9buleux.<\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">La culture du brouillard<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\">De fait, la litt\u00e9rature a contribu\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9laboration de l&rsquo;image d&rsquo;une ville de Lyon emp\u00eatr\u00e9e dans ses brouillards. Stendhal en a dress\u00e9 un portrait peu flatteur dans ses <em>M\u00e9moires d\u2019un touriste<\/em> (1838) :<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0(&#8230;) Lyon est le pays de la <em>boue noire<\/em> et des brouillards \u00e9pais, cent fois plus que Paris (&#8230;). A Lyon, un brouillard \u00e9pais r\u00e8gne deux fois la semaine pendant six mois : alors tout para\u00eet noir ; on n\u2019y voit pas \u00e0 dix pas de soi au fond de ces rues \u00e9troites form\u00e9es par des maisons de sept \u00e9tages. Il faut voir la tournure et le costume <em>canut<\/em> des gens qui se d\u00e9m\u00e8nent dans cette brume f\u00e9tide : c&rsquo;est au point que j&rsquo;accueille l&rsquo;odeur du charbon de terre comme un parfum agr\u00e9able\u00a0\u00bb.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">A la fin du XIXe si\u00e8cle, H. Taine a consolid\u00e9 cette repr\u00e9sentation en retenant de Lyon, dans ses <em>Carnets de voyage <\/em>(1897), \u00ab\u00a0les teintes vertes, le brouillard, les fleuves gonfl\u00e9s ou abondants, la pluie qui depuis hier noie les rues, les fabriques d\u2019ouvriers s\u00e9rieux, laborieux, entass\u00e9s comme \u00e0 Londres\u00a0\u00bb. Et en 1930, Claude Le Marguet n&rsquo;a-t-il pas p\u00e9rennis\u00e9 cette image litt\u00e9raire dans <i>Myrelingues la Brumeuse ou l&rsquo;an 1536 \u00e0 Lion sur le Rosne ?<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le brouillard percole dans nombre de st\u00e9r\u00e9otypes. Nizier du Puitspelu (1895) mentionne une expression oubli\u00e9e : \u00ab\u00a0hypoth\u00e9qu\u00e9 sur les brouillards du Rh\u00f4ne\u00a0\u00bb, ce qui signifie\u00a0 \u00ab\u00a0Ne se dit pas d&rsquo;une garantie bien s\u00fbre\u00a0\u00bb. Valrose \u00e9crivait en 1898, dans le\u00a0<em>R\u00e8glement de voirie et concours de fa\u00e7ades<\/em>, que \u00ab\u00a0nous connaissons tous la mauvaise r\u00e9putation de notre cit\u00e9, noy\u00e9e dans les brouillards, disent les \u00e9trangers, et constitu\u00e9e par d&rsquo;immenses et humides b\u00e2tisses, \u00e0 l&rsquo;aspect triste et monotone, sans aucun cachet architectural\u00a0\u00bb (<em>La Construction lyonnaise<\/em>, 1er d\u00e9cembre 1898, p. 266). Quelques ann\u00e9es plus tard,\u00a0Berlie se voulait convaincant lors du banquet annuel de la Chambre syndicale des entrepreneurs de Lyon et de la F\u00e9d\u00e9ration du Sud-Est : \u00ab\u00a0(&#8230;) j&rsquo;esp\u00e8re que vous serez Lyonnais de c\u0153ur et que vous tiendrez \u00e0 d\u00e9fendre votre ville d&rsquo;adoption contre les calomnies qui la repr\u00e9sentent comme \u00e9tant uniquement la ville des brouillards\u00a0\u00bb (<em>La Construction lyonnaise<\/em>, 1er mars 1906, p. 52).<\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">Le temps du brouillard<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\">Selon L. Gallois (1894), \u00ab\u00a0Lyon est un centre de froid par rapport aux r\u00e9gions environnantes\u00a0\u00bb. G. Onofrio (1913) estimait que la ville de Lyon poss\u00e9dait \u00ab\u00a0un climat sp\u00e9cial qui constitue dans la r\u00e9gion du Sud-Est une v\u00e9ritable anomalie\u00a0\u00bb. Au XVIIIe si\u00e8cle, M. All\u00e9on Dulac abondait dans ce sens (Dutacq, 1936). Evoquant les brouillards, il \u00e9crivit qu&rsquo;il \u00ab\u00a0n&rsquo;est peut-\u00eatre point de climat en Europe o\u00f9 ils soient plus fr\u00e9quents et plus \u00e9pais qu&rsquo;\u00e0 Lyon\u00a0\u00bb (All\u00e9on Dulac, 1765).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si C. Andr\u00e9 (1880) n&rsquo;\u00e9voque pas les brouillards dans ses\u00a0<em>Recherches sur le climat du Lyonnais<\/em>, c&rsquo;est probablement parce qu&rsquo;il se concentre sur la temp\u00e9rature, la pluie et la neige ainsi que la pression barom\u00e9trique : les orages l&rsquo;int\u00e9ressent alors plus que les brouillards. Mais en 1894, il s&rsquo;efforce de caract\u00e9riser le \u00ab\u00a0climat moyen\u00a0\u00bb de Lyon \u00e0 la faveur de quelques donn\u00e9es num\u00e9riques. Comme aujourd&rsquo;hui, il distingue les jours brumeux &#8211; ceux o\u00f9 les objets sont visibles au-del\u00e0 d&rsquo;un kilom\u00e8tre &#8211; des jours de brouillard, o\u00f9 les objets disparaissent \u00e0 une moindre distance. Tirant parti des observations faites au parc de la T\u00eate d&rsquo;Or de d\u00e9cembre 1878 \u00e0 fin novembre 1888, soit pendant dix ans, il a d\u00e9nombr\u00e9 62 jours de brouillard par an.<\/p>\n<div id=\"attachment_769\" style=\"width: 814px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/perso.ens-lyon.fr\/yves-francois.le-lay\/wp-content\/uploads\/2014\/03\/barplot.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-769\" class=\" wp-image-769\" src=\"http:\/\/perso.ens-lyon.fr\/yves-francois.le-lay\/wp-content\/uploads\/2014\/03\/barplot.png\" alt=\"barplot\" width=\"804\" height=\"424\" srcset=\"https:\/\/perso.ens-lyon.fr\/yves-francois.le-lay\/wp-content\/uploads\/2014\/03\/barplot.png 804w, https:\/\/perso.ens-lyon.fr\/yves-francois.le-lay\/wp-content\/uploads\/2014\/03\/barplot-300x158.png 300w, https:\/\/perso.ens-lyon.fr\/yves-francois.le-lay\/wp-content\/uploads\/2014\/03\/barplot-500x263.png 500w\" sizes=\"auto, (max-width: 804px) 100vw, 804px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-769\" class=\"wp-caption-text\">Le brouillard \u00e0 Lyon et \u00e0 Bron, d&rsquo;apr\u00e8s des observations anciennes<\/p><\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\">Malgr\u00e9 la c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 des brouillards de Lyon et leur ind\u00e9niable existence, L. Gallois (1894) \u00e9crit que \u00ab\u00a0la l\u00e9gende en a peut-\u00eatre exag\u00e9r\u00e9 la fr\u00e9quence et l&rsquo;\u00e9paisseur\u00a0\u00bb. Pour \u00e9valuer les fondements d&rsquo;une telle r\u00e9putation, M. Luizet (1913) a compar\u00e9 le nombre de jours de brouillard dans dix stations fran\u00e7aises et \u00e0 Uccle (pr\u00e8s de Bruxelles, en Belgique). Ces donn\u00e9es proc\u00e8dent de la moyenne de vingt ann\u00e9es d&rsquo;observations (1983-1912), sauf pour Brest (dix-neuf ann\u00e9es), Dunkerque (quinze ann\u00e9es) et Uccle (dix ann\u00e9es) (Anonyme, 1914). L&rsquo;auteur souligne que la r\u00e9gion occupe une place moyenne par les stations s\u00e9lectionn\u00e9es. \u00ab\u00a0En fait Lyon n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9, comme beaucoup l&rsquo;ont pens\u00e9, la capitale fran\u00e7aise du brouillard\u00a0\u00bb (Comby, 1997). De m\u00eame, M. Striffling (1964) remarquait que \u00ab\u00a0les statistiques des nombres de jours de brouillard par an donnent des chiffres sensiblement identiques pour Lyon et pour Paris\u00a0\u00bb. Ces graphiques montrent aussi que le brouillard est le plus fr\u00e9quent en automne et en hiver. De m\u00eame, travaillant sur des observations faites \u00e0 la station de Bron (\u00e0 une dizaine de kilom\u00e8tres \u00e0 l&rsquo;est du centre de Lyon) de 1921 \u00e0 1925, M. Gassies (1926) a constat\u00e9 que \u00ab\u00a0sur 369 cas observ\u00e9s dans ces cinq ann\u00e9es, 296 se r\u00e9partissent de septembre \u00e0 f\u00e9vrier, soit environ 80 pour 100 des cas observ\u00e9s\u00a0\u00bb. Enfin, les brouillards sont plus fr\u00e9quents au parc de la T\u00eate d&rsquo;Or qu&rsquo;\u00e0 Saint-Genis-Laval. Si cette derni\u00e8re station se trouve \u00e0 huit kilom\u00e8tres au sud de Lyon, en aval du confluent du Rh\u00f4ne et de la Sa\u00f4ne, le parc de la T\u00eate d&rsquo;Or se trouve ceint de nombreuses zones en eau qui fonctionnent comme autant de surfaces \u00e9vaporantes (Pi\u00e9ry, 1946). De fait, \u00ab\u00a0les brouillards n&rsquo;existent pas les m\u00eames sur tous les points de la ville ; ils sont plus abondants dans son centre que sur les hauteurs, au midi qu&rsquo;au nord, sur le quai de Sa\u00f4ne que sur celui du Rh\u00f4ne\u00a0\u00bb (Potton, 1835).<\/p>\n<div id=\"attachment_760\" style=\"width: 1028px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/perso.ens-lyon.fr\/yves-francois.le-lay\/wp-content\/uploads\/2014\/03\/Luizet_2.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-760\" class=\" wp-image-760\" src=\"http:\/\/perso.ens-lyon.fr\/yves-francois.le-lay\/wp-content\/uploads\/2014\/03\/Luizet_2.png\" alt=\"Luizet_2\" width=\"1018\" height=\"827\" srcset=\"https:\/\/perso.ens-lyon.fr\/yves-francois.le-lay\/wp-content\/uploads\/2014\/03\/Luizet_2.png 1018w, https:\/\/perso.ens-lyon.fr\/yves-francois.le-lay\/wp-content\/uploads\/2014\/03\/Luizet_2-300x243.png 300w, https:\/\/perso.ens-lyon.fr\/yves-francois.le-lay\/wp-content\/uploads\/2014\/03\/Luizet_2-369x300.png 369w\" sizes=\"auto, (max-width: 1018px) 100vw, 1018px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-760\" class=\"wp-caption-text\">Nombre de jours de brouillard dans quelques villes (d&rsquo;apr\u00e8s Luizet, 1913)<\/p><\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans un fort beau texte, Jean Reverzy a t\u00e9moign\u00e9 en 1955 de son affection pour les jours de brouillard.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Dans le tramway ferraillant de jadis, lorsque nous allions \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole, les matins d&rsquo;hiver et d&rsquo;automne, un monde confus, peupl\u00e9 de spectres familiers, d\u00e9filait derri\u00e8re les vitres embu\u00e9es. C&rsquo;\u00e9tait le temps du brouillard : d\u00e8s octobre il s&rsquo;\u00e9tablissait sur la ville, comblant le vide des rues et des places, voilant les collines, amortissant les bruits, emprisonnant les \u00eatres ; il avait son odeur et sa saveur. Gr\u00e2ce \u00e0 lui la nuit se prolongeait jusqu&rsquo;au milieu du matin ; au d\u00e9but de l&rsquo;apr\u00e8s-midi seulement, l&rsquo;univers vaporeux, pour une heure, s&rsquo;\u00e9clairait : un rayon fugitif tombait sur les squares, o\u00f9 le bronze des statues luisait de sueur froide, et sur les fleuves coulant vers d&rsquo;invisibles horizons de lumi\u00e8re. Puis l&rsquo;obscurit\u00e9 revenait : chacune de ces journ\u00e9es ressemblait \u00e0 celle qui l&rsquo;avait pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e. Monotonie noire ou claire-obscure que troublait parfois une \u00e9claircie. Et chaque fois, sous la neige, la pluie, ou \u00e0 la lumi\u00e8re insolite d&rsquo;un matin limpide, nous croyions, en nous r\u00e9veillant, d\u00e9couvrir sous nos fen\u00eatres une ville nouvelle\u00a0\u00bb.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">La collecte des donn\u00e9es n&rsquo;a gagn\u00e9 en rigueur que progressivement. Motiv\u00e9 par l&rsquo;occurrence d&rsquo;un brouillard chimique persistant qui a provoqu\u00e9 une catastrophe en 1930 \u00e0 proximit\u00e9 de Li\u00e8ge, le Conseil municipal de Lyon puis le Pr\u00e9fet du Rh\u00f4ne constituent l&rsquo;ann\u00e9e suivante une Commission d&rsquo;\u00e9tude des brouillards et fum\u00e9es (Allix, 1931, 1933 et 1934 ; Frioux, 2013). Elle est \u00e0 l&rsquo;origine d&rsquo;un plan d&rsquo;\u00e9tude m\u00e9t\u00e9orologique des brouillards qui pr\u00e9voit l&rsquo;\u00e9tablissement non seulement\u00a0d&rsquo;un r\u00e9seau de postes d&rsquo;observation, mais aussi du relev\u00e9 direct de chaque nappe de brouillard par des observateurs en avion. Malheureusement ces observations par avion se sont arr\u00eat\u00e9es avec la Seconde Guerre mondiale (de Martonne, 1948).<\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">La rar\u00e9faction du brouillard \u00e0 Lyon<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\">Seulement voil\u00e0, le brouillard s&rsquo;est rar\u00e9fi\u00e9. A partir des ann\u00e9es 1900, en m\u00eame temps que la visibilit\u00e9 des Alpes se r\u00e9duisait et que\u00a0l&rsquo;atmosph\u00e8re lyonnaise s&rsquo;obscurcissait progressivement \u00e0 cause de sa teneur croissante en particules en suspension, le brouillard diminuait \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de la ville, \u00ab\u00a0en fr\u00e9quence, en intensit\u00e9, en \u00e9paisseur\u00a0\u00bb (Allix, 1933 ; Limb, 1933). \u00ab\u00a0Des tendances divergentes qui pourraient \u00eatre associ\u00e9es \u00e0 une m\u00eame cause : l&rsquo;accroissement de la consommation de charbon qui a g\u00e9n\u00e9r\u00e9 des fum\u00e9es mais qui a \u00e9galement provoqu\u00e9 une hausse des temp\u00e9ratures en centre-ville repoussant le seuil de condensation et ainsi l&rsquo;apparition des brouillards m\u00e9t\u00e9orologiques\u00a0\u00bb (Comby, 1997). Continue depuis le d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, la tendance \u00e0 la baisse du nombre de jours de brouillard s&rsquo;accentue \u00e0 partir des ann\u00e9es 1950. Trois facteurs essentiels compliquent d\u00e9sormais la formation du brouillard :<\/p>\n<ul>\n<li style=\"text-align: justify;\">La suppression de nombreuses zones humides. Ainsi le quartier de Vaise s&rsquo;est-il d\u00e9velopp\u00e9 au d\u00e9triment des anciens marais de la Sa\u00f4ne.<\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\">L\u2019\u00eelot de chaleur urbain &#8211; l&rsquo;accroissement des temp\u00e9ratures en ville &#8211; r\u00e9duit l&rsquo;humidit\u00e9 relative de l&rsquo;air et \u00e9loigne le point de ros\u00e9e.<\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;atmosph\u00e8re \u00e9tant plus agit\u00e9e, le nombre de jours de calmes diminue et le brassage de l&rsquo;air s&rsquo;accro\u00eet (Comby, 1997). Or, \u00ab\u00a0un barbetage un peu intense, un vent un peu marqu\u00e9 suffisent \u00e0 d\u00e9blayer l&rsquo;atmosph\u00e8re\u00a0\u00bb (Allix, 1934). D&rsquo;ailleurs, c&rsquo;est \u00ab\u00a0\u00e0 ses grands vents que Lyon doit son ensoleillement meilleur que celui de Paris\u00a0\u00bb (Corbel, 1962).<\/li>\n<\/ul>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"text-align: justify;\">J. Comby (1997) a \u00e9galement sugg\u00e9r\u00e9 que \u00ab\u00a0le contr\u00f4le des rejets atmosph\u00e9riques industriels et l&rsquo;utilisation de nouvelles \u00e9nergies (en particulier la disparition du charbon pour le chauffage domestique), ont tr\u00e8s vraisemblablement contribu\u00e9 \u00e0 \u00e9claircir le ciel lyonnais, en r\u00e9duisant \u00e0 la fois les fum\u00e9es artificielles et la production de noyaux de condensation\u00a0\u00bb. Rien n&rsquo;est moins s\u00fbr. On retrouve ici la question de l&rsquo;\u00e9ventuelle contribution des fum\u00e9es et poussi\u00e8res \u00e0 la formation du brouillard. L&rsquo;atmosph\u00e8re urbaine regorge de tels noyaux. A quoi bon ce suppl\u00e9ment issu des activit\u00e9s humaines ? Lorsque l&rsquo;air est satur\u00e9, la vapeur d&rsquo;eau trouve des noyaux de condensation. De plus, les particules de suie ou de cendre sont de mauvais noyaux de condensation (Liandrat, 1933). Surtout, les foyers de combustion contribuent \u00e0\u00a0l\u2019\u00eelot\u00a0de chaleur urbain, un des facteurs explicatifs de la rar\u00e9faction des jours de brouillard. Il est vrai, pourtant, que brouillard et pic de pollution vont souvent de pair. Mais cette covariation n&rsquo;implique pas forc\u00e9ment de relation causale. La cooccurrence de ces ph\u00e9nom\u00e8nes s&rsquo;explique simplement par un facteur d\u00e9clenchant commun : un r\u00e9gime de hautes pressions dans lequel manque le vent et s&rsquo;installe un plafond thermique \u00e0 basse altitude (Liandrat, 1933).<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les journ\u00e9es de brouillard sont donc moins fr\u00e9quentes. J. Reverzy (1955) les regrette.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0La terre, dit-on, a d\u00e9vi\u00e9 de son axe ancien ; et notre ville conna\u00eet une \u00e9trange m\u00e9tamorphose. C&rsquo;\u00e9tait autrefois, de notre temps, une ville du Nord, dans son brouillard fumant ; et ses pierres \u00e9taient teintes des couleurs grises ou noires d&rsquo;une Renaissance et d&rsquo;un Moyen Age fabuleux. Ce pass\u00e9 survivait sous les arcades et sous les vo\u00fbtes obscures des abbayes et de la cath\u00e9drale ; dans le brouillard, quand nous croisions des \u00eatres, nous ne distinguions pas les vivants des fant\u00f4mes. Mais le brouillard s&rsquo;en est all\u00e9 avec ses souvenirs, cher exil\u00e9 qui revient parfois, l&rsquo;espace d&rsquo;un jour, envelopper notre regret. Lyon n&rsquo;est plus, par la faute de l&rsquo;azur : il semble maintenant que le rayonnement de la mer ait atteint nos collines ; la clart\u00e9 de Provence a remont\u00e9 le cours du fleuve, et, au bord du Rh\u00f4ne, maintes soir\u00e9es d&rsquo;hiver ont la douceur de Rome, la ville m\u00e8re\u00a0\u00bb.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais la brume (parfois dite \u00ab\u00a0s\u00e8che\u00a0\u00bb) reste bien pr\u00e9sente ; la saturation n&rsquo;y est pas atteinte : seuls les noyaux de condensation les plus hygroscopiques ne donnent lieu qu&rsquo;\u00e0 des micro-gouttelettes embryonnaires. Deux maxima \u00e9taient signal\u00e9s dans M. Pi\u00e9ry (1946), en mars et en septembre : \u00ab\u00a0(&#8230;) il est probable qu&rsquo;\u00e0 cette \u00e9poque le rayonnement nocturne, qui est cause de la plupart des brouillards lyonnais, n&rsquo;est pas assez prolong\u00e9 pour donner naissance \u00e0 de v\u00e9ritables brouillards et n&rsquo;a pour cons\u00e9quence qu&rsquo;une formation de brume\u00a0\u00bb. Surtout, le brouillard du Rh\u00f4ne sert aujourd&rsquo;hui encore de source d&rsquo;inspiration pour les artistes, comme l&rsquo;indique cette <a href=\"http:\/\/www.dailymotion.com\/video\/x16777r_brouillard-du-rhone_music\" target=\"_blank\">chanson <\/a>interpr\u00e9t\u00e9e par le groupe Fayard et enregistr\u00e9e en 2013. Actuellement, en r\u00e9gime \u00ab\u00a0calme\u00a0\u00bb de hautes pressions, plus particuli\u00e8rement en automne et en hiver, le brouillard peut durer pendant plusieurs jours qui sont \u00e9galement caract\u00e9ris\u00e9s par l&rsquo;absence de vent, l&rsquo;inversion des temp\u00e9ratures et une tr\u00e8s forte pollution de l&rsquo;air. G. Blanchet (1990) en a cit\u00e9 quelques exemples. \u00ab\u00a0Durant l&rsquo;hiver 1989-1990, plusieurs cas de brouillard persistant et d&rsquo;inversions importantes sont observ\u00e9s, avec forte pollution (nombreuses alertes \u00e0 Lyon dont l&rsquo;une dure 105 heures du 29\/12\/89 au 02\/01\/90)\u00a0\u00bb. Un cas remarquable a \u00e9galement \u00e9t\u00e9 signal\u00e9 en d\u00e9cembre 1971 : \u00ab\u00a0le brouillard est tr\u00e8s tenace dans les plaines de la Sa\u00f4ne et la r\u00e9gion lyonnaise (\u00e0 Lyon : 165 heures dont 143 cons\u00e9cutives, insolation nulle, faibles amplitudes thermiques, pollution \u00e9norme)\u00a0\u00bb (Blanchet, 1990). L&rsquo;auteur ajoute que, dans ces conditions, des chutes de \u00ab\u00a0neige industrielle\u00a0\u00bb peuvent se produire. En revanche, lorsqu&rsquo;ils se l\u00e8vent, \u00ab\u00a0les vents ont un effet b\u00e9n\u00e9fique en dispersant les brouillards, en particulier les brouillards d&rsquo;origine industrielle qui sont une catastrophe pour toutes les tr\u00e8s grandes agglom\u00e9rations\u00a0\u00bb (Corbel, 1962).<\/p>\n<h1 style=\"text-align: justify;\">Au risque du brouillard<\/h1>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le brouillard a t\u00f4t \u00e9t\u00e9 d\u00e9nonc\u00e9 pour les m\u00e9faits qu&rsquo;ils causent \u00e0 l&rsquo;activit\u00e9 des citadins. Bien plus, il semble atteindre l&rsquo;\u00e9tat sanitaire des \u00eatres vivants. Le brouillard urbain est pire encore que le brouillard des campagnes. Pourtant, quand vient l&rsquo;heure de rechercher des coupables, il reste plus commode de d\u00e9noncer les exc\u00e8s m\u00e9t\u00e9orologiques, voire les \u00e9manations des usines, que les pratiques des m\u00e9nages.<\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">la ville perturb\u00e9e<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\">Selon M. Gassies (1926), \u00ab\u00a0les heures les plus dangereuses sont de 3h \u00e0 9h en g\u00e9n\u00e9ral et m\u00eame de 9h \u00e0 12h durant l&rsquo;automne et l&rsquo;hiver\u00a0\u00bb. L&rsquo;apparition du brouillard pouvait s&rsquo;av\u00e9rer brutale, surprenant ainsi les embarcations en marche et mettant en p\u00e9ril les \u00e9quipages et les cargaisons. Selon P. Lorenti (1872), un brouillard brun et d&rsquo;odeur acre, dont le plafond restait plus bas que les ponts et les quais, a provoqu\u00e9 plusieurs naufrages \u00e0 hauteur d&rsquo;infrastructures de franchissement sur le Rh\u00f4ne : un bateau a perdu son chargement de sacs de ciment sous une arche du pont Morand, un autre portant moellons et chevaux de remonte s&rsquo;est bris\u00e9 contre une pile de la passerelle du Coll\u00e8ge et une barque charg\u00e9e de sable s&rsquo;est heurt\u00e9e \u00e0 une des piles du pont Lafayette. La baisse de visibilit\u00e9 qu&rsquo;induit tout brouillard \u00e9pais complique \u00e9galement les transports terrestres. Cet article du <em>Censeur<\/em> de 1848 en t\u00e9moigne.<\/p>\n<div id=\"attachment_674\" style=\"width: 532px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/perso.ens-lyon.fr\/yves-francois.le-lay\/wp-content\/uploads\/2014\/02\/1848_accident.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-674\" class=\"size-full wp-image-674\" src=\"http:\/\/perso.ens-lyon.fr\/yves-francois.le-lay\/wp-content\/uploads\/2014\/02\/1848_accident.png\" alt=\"1848_accident\" width=\"522\" height=\"201\" srcset=\"https:\/\/perso.ens-lyon.fr\/yves-francois.le-lay\/wp-content\/uploads\/2014\/02\/1848_accident.png 522w, https:\/\/perso.ens-lyon.fr\/yves-francois.le-lay\/wp-content\/uploads\/2014\/02\/1848_accident-300x115.png 300w, https:\/\/perso.ens-lyon.fr\/yves-francois.le-lay\/wp-content\/uploads\/2014\/02\/1848_accident-500x192.png 500w\" sizes=\"auto, (max-width: 522px) 100vw, 522px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-674\" class=\"wp-caption-text\">Le Censeur, 15 d\u00e9cembre 1848, p. 4<\/p><\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le \u00ab\u00a0brouillard chimique\u00a0\u00bb provoque aussi des d\u00e9g\u00e2ts mat\u00e9riels. En effet, c&rsquo;est \u00ab\u00a0l&rsquo;acide sulfurique du brouillard des villes qui attaque les toiles, les constructions en pierre calcaire, les ciments, les grillages en fer des parcs (&#8230;)\u00a0\u00bb (Liandrat, 1933).<\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">Des implications sanitaires ?<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les brouillards p\u00e8sent sur les corps et les esprits. M. Luizet (1913) les consid\u00e8re comme des \u00ab\u00a0m\u00e9t\u00e9ores d\u00e9sagr\u00e9ables et malsains\u00a0\u00bb. Le climat humide de Lyon \u00ab\u00a0exerce une action d\u00e9primante : d&rsquo;o\u00f9 la r\u00e9serve du Lyonnais, son insociabilit\u00e9, son go\u00fbt du travail, de l&rsquo;\u00e9conomie, sa tendance au mysticisme\u00a0\u00bb (Josserand, 1949). Ce point de vue s&rsquo;av\u00e8re outrageusement d\u00e9terministe (Gibert, 1947) ! Striffling (1958) enfonce le clou dans la <em>Revue de psychologie des peuples<\/em> :<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0En d\u00e9cembre, lorsque survient le brouillard, il persiste souvent jour et nuit. Toutes choses au dehors s&rsquo;\u00e9vanouissent. La cit\u00e9, comme aveugle, est oblig\u00e9e de se replier sur elle-m\u00eame et de se construire son propre univers. Elle se tourne vers les sp\u00e9culations de la pens\u00e9e dans ses appartements bien astiqu\u00e9s, o\u00f9 la bonne cuisine vient ranimer les corps, et la douce affection familiale r\u00e9chauffer les c\u0153urs. Ainsi lorsque le paysage irr\u00e9el du brouillard porte l&rsquo;esprit au r\u00eave, l&rsquo;homme ne perd jamais le contact avec la solide r\u00e9alit\u00e9\u00a0\u00bb.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le brouillard fait l&rsquo;unanimit\u00e9 contre lui. G. Onofrio (1913) juge incontestable \u00ab\u00a0que le brouillard est un d\u00e9sagr\u00e9ment et qu&rsquo;il favorise le d\u00e9veloppement des maladies des voies respiratoires\u00a0\u00bb. M. All\u00e9on Dulac (1765) avait d\u00e9j\u00e0 d\u00e9nonc\u00e9 ses m\u00e9faits.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Ils [les brouillards] sont souvent accompagn\u00e9s d&rsquo;une odeur tr\u00e8s f\u00e9tide, et sans doute tr\u00e8s pernicieuse \u00e0 la sant\u00e9, puisque toute l&rsquo;\u00e9conomie animale en est d\u00e9rang\u00e9e, et que les rhumes, les rhumatismes, les fluxions, les catarres, et plusieurs autres maladies, alors plus fr\u00e9quentes, ne laissent aucun lieu de douter qu&rsquo;on n&rsquo;en doive attribuer la cause aux malignes influences de ces brouillards.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;on a cependant imagin\u00e9 qu&rsquo;ils pourraient \u00eatre tr\u00e8s salutaires \u00e0 ceux qui sont attaqu\u00e9s de la poitrine, et les M\u00e9decins m\u00eame en conseillent l&rsquo;usage. Les habitants de la Provence et du Languedoc, attaqu\u00e9s ou menac\u00e9s de cette funeste maladie, viennent chercher dans nos brouillards le rem\u00e8de qu&rsquo;ils croient convenable \u00e0 leurs maux. Mais, sans vouloir examiner ici si les brouillards ont la vertu de procurer la gu\u00e9rison, je ne pense pas que des vapeurs grossi\u00e8res puissent r\u00e9tablir l&rsquo;\u00e9conomie animale, et \u00eatre salutaires aux \u00e9trangers, pendant que ceux qui y sont accoutum\u00e9s d\u00e8s leur enfance en souffrent les plus importantes incommodit\u00e9s (&#8230;)\u00a0\u00bb.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les th\u00e8ses de m\u00e9decine soutenues au XIXe si\u00e8cle insistaient sur la fr\u00e9quence du catarrhe pulmonaire \u00e0 Lyon, une maladie \u00ab\u00a0surtout caract\u00e9ris\u00e9e par une g\u00eane habituelle dans la respiration, par des quintes de toux prolong\u00e9es, suivies d&rsquo;abondantes expectorations de mucosit\u00e9s filantes\u00a0\u00bb (Potton, 1835). L&rsquo;inflammation des bronches &#8211; que l&rsquo;alt\u00e9ration d&rsquo;autres membranes muqueuses, du larynx ou du pharynx peut compliquer encore &#8211; cause une dyspn\u00e9e (difficult\u00e9 respiratoire) qui s&rsquo;aggrave lorsque le brouillard se l\u00e8ve pendant la nuit. Et c&rsquo;est encore le brouillard qui est invoqu\u00e9 pour expliquer l&rsquo;apparition de la maladie chez les Lyonnais imprudents : le catarrhe pulmonaire \u00ab\u00a0s\u00e9vit surtout pendant l&rsquo;hiver, et attaque principalement les jeunes femmes qui, au sortir des r\u00e9unions, sont expos\u00e9es \u00e0 l&rsquo;impression des brouillards, et prot\u00e8gent \u00e0 peine leur poitrine de quelque tissu, auquel la mode ne permet pas toujours d&rsquo;\u00eatre en rapport avec les variations rigoureuses de la saison\u00a0\u00bb (Dubouchet, 1821). Dans sa th\u00e8se qui passe pour \u00eatre la premi\u00e8re consacr\u00e9e au climat de Lyon, F.-F.-A. Potton (1835) a \u00e9tudi\u00e9 10000 patients qui ont \u00e9t\u00e9 admis \u00e0 l&rsquo;H\u00f4tel-Dieu pendant cinq ans. 1420 d&rsquo;entre eux souffraient du catarrhe pulmonaire, le plus souvent avec fi\u00e8vre. 404 autres sujets se plaignaient de rhumatismes dont les causes sont semblables \u00e0 celles du catarrhe. \u00ab\u00a0Cette affection, surtout \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat chronique, est si ordinaire \u00e0 Lyon, o\u00f9 elle est end\u00e9mique, qu&rsquo;un auteur, Rhodamel, (&#8230;), en a fait un genre particulier sous le nom de rhumatisme lyonnais\u00a0\u00bb (Potton, 1835). Au milieu du XXe si\u00e8cle, le point de vue \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard du brouillard, du froid et de l&rsquo;humidit\u00e9 restait inchang\u00e9 : ils favorisent les rhumatismes ainsi que les affections naso-pharyng\u00e9es et pulmonaires. Au terme de la lecture de l&rsquo;ouvrage de M. Pi\u00e9ry (1946), Josserand (1949) rappelle que \u00ab\u00a0trop de lyonnais ont fait, \u00e0 ce sujet leur cuisante exp\u00e9rience. Citons aussi l&rsquo;hypoth\u00e8se amusante d&rsquo;apr\u00e8s laquelle l&rsquo;accent lyonnais, celui de Guignol, devrait au naso-pharynx son caract\u00e8re nasillard ! Traduisons : le Lyonnais pur-sang serait un enrhum\u00e9 !\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le brouillard d&rsquo;eau est blanc : \u00ab\u00a0en r\u00e9alit\u00e9 presque jamais le brouillard hydrique n&rsquo;est un inconv\u00e9nient bien grave\u00a0\u00bb (Allix, 1934). Mais, m\u00e9lang\u00e9 aux fum\u00e9es domestiques et industrielles, le brouillard s&rsquo;assombrit, se colore (par exemple en jaune ou en brun) et se charge \u00ab\u00a0de toutes les odeurs et propri\u00e9t\u00e9s des produits chimiques qu&rsquo;il v\u00e9hicule avec lui\u00a0\u00bb (Ruby, 1932). Il peut alors devenir toxique. A. Allix (1932) a relat\u00e9 le cas d&rsquo;un brouillard mortel, dans la vall\u00e9e de la Meuse, en amont de Li\u00e8ge, les 4 et 5 d\u00e9cembre 1930. Le bilan \u00e9tait tel &#8211; plusieurs centaines de malades, une soixante de morts, de nombreuses t\u00eates de b\u00e9tail perdues &#8211; que des enqu\u00eates furent ouvertes et que des \u00e9tudes scientifiques d\u00e9marr\u00e8rent (Zimmer, 2013). A. Allix pointe ainsi le coupable.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0En d\u00e9finitive, c&rsquo;est aux compos\u00e9s soufr\u00e9s d\u00e9rivant de SO<sub>2<\/sub> que remonte la plus grande part de responsabilit\u00e9, sinon la cause unique des accidents. Et le plus dangereux de ces compos\u00e9s est aussi le plus fr\u00e9quent dans tous les brouillards charbonneux : c&rsquo;est l&rsquo;acide sulfurique (SO<sub>4<\/sub>H<sub>2<\/sub>). La r\u00e9action est bien connue : SO<sub>2<\/sub> soluble dans l&rsquo;eau froide, et emmagasin\u00e9 par les gouttelettes d&rsquo;eau du brouillard m\u00e9t\u00e9orologique, s&rsquo;y transforme en acide sulfureux SO<sub>3<\/sub>H<sub>2<\/sub>, et celui-ci \u00e0 son tour s&rsquo;oxyde, plus vite encore, en SO<sub>4<\/sub>H<sub>2<\/sub> (&#8230;)\u00a0\u00bb.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">A l&rsquo;amont de ces r\u00e9actions se trouvent la combustion du charbon qui pollue l&rsquo;atmosph\u00e8re. Cette combustion \u00e9tait tr\u00e8s r\u00e9pandue, si bien que la conclusion d&rsquo;A. Allix (1932) est brutale : \u00ab\u00a0<em>une\u00a0catastrophe analogue \u00e0 celle de Li\u00e8ge est donc th\u00e9oriquement possible \u00e0 Lyon\u00a0\u00bb.<\/em><\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">La \u00ab\u00a0naturalisation\u00a0\u00bb du smog et le filtre du politique<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est tentant de faire un sort commun au brouillard et \u00e0 la brume. Le n\u00e9ologisme\u00a0<em>smog<\/em>\u00a0a \u00e9t\u00e9 invent\u00e9 dans ce sens en 1905 : ce mot-valise combine les mots anglais\u00a0<em>smoke<\/em>\u00a0(fum\u00e9e) et\u00a0<em>fog<\/em>\u00a0(brouillard). De fait, ces derniers se m\u00ealent volontiers, plus particuli\u00e8rement en ville. Mais A. Allix (1934) met en garde : \u00ab\u00a0en r\u00e9alit\u00e9 il n&rsquo;y a pas combinaison ; c&rsquo;est un simple m\u00e9lange de deux \u00e9mulsions, parfaitement capables d&rsquo;une vie ind\u00e9pendante\u00a0\u00bb. A. Zimmer (2013) a montr\u00e9 comment la catastrophe de la vall\u00e9e de la Meuse en 1930 a fait l&rsquo;objet d&rsquo;une \u00ab\u00a0naturalisation\u00a0\u00bb. La premi\u00e8re enqu\u00eate estime que seuls le brouillard et le froid rendent compte du lourd bilan humain. Face \u00e0 l&rsquo;incompr\u00e9hension des habitants, une deuxi\u00e8me enqu\u00eate conclut \u00e0 \u00ab\u00a0un compos\u00e9 hybride de nature et d&rsquo;artifice\u00a0\u00bb (Zimmer, 2013) : des conditions m\u00e9t\u00e9orologiques exceptionnelles ont rendu nocif le fonctionnement normal des activit\u00e9s industrielles environnantes. Le brouillard emp\u00eache-t-il de consid\u00e9rer les compos\u00e9s soufr\u00e9s issus de la combustion du charbon ? Non, il s&rsquo;agit de d\u00e9gager la responsabilit\u00e9 des usines. De son c\u00f4t\u00e9, S. Frioux (2013) a soulign\u00e9 les difficult\u00e9s de la lutte contre les fum\u00e9es \u00e0 Lyon et \u00e0 Villeurbanne. Certes les scientifiques sont conscients, dans les ann\u00e9es 1930, que les foyers domestiques polluent l&rsquo;air davantage que ceux des usines : \u00ab\u00a0les simples fourneaux de cuisine, des appareils de chauffage des m\u00e9nag\u00e8res, calorif\u00e8res et salamandres\u00a0\u00bb fournissent les quatre cinqui\u00e8mes des fum\u00e9es (Frioux, 2013). A. Allix (1934) note que les \u00ab\u00a0Londoniens ont depuis longtemps remarqu\u00e9 qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;heure du th\u00e9, la recharge d&rsquo;innombrables fourneaux \u00e9paissit l&rsquo;atmosph\u00e8re de leur ville ; il y a l\u00e0 pour les brouillards de Londres une v\u00e9ritable heure de pointe, inconnue dans les pays latins\u00a0\u00bb. Mais rien n&rsquo;y fait : les scientifiques \u00ab\u00a0doivent cependant s&rsquo;accommoder d&rsquo;une formalisation l\u00e9gislative et administrative qui exclut les particuliers de l&rsquo;effort contre les fum\u00e9es, selon une ligne politique \u00e9galement \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans le monde anglo-saxon\u00a0\u00bb (Frioux, 2013). De m\u00eame, la question des transports (automobile, chemin de fer et navigation \u00e0 vapeur) a \u00e9t\u00e9 prise en charge plus tardivement. Bref, pass\u00e9s au filtre fort \u00e9pais du\u00a0politique, les crises socio-environnementales font l&rsquo;objet pr\u00e9f\u00e9rentiellement d&rsquo;une \u00ab\u00a0naturalisation\u00a0\u00bb et, le cas \u00e9ch\u00e9ant, d&rsquo;une responsabilisation d&rsquo;une minorit\u00e9 plus que du public.<\/p>\n<h1>Dissiper le brouillard<\/h1>\n<p style=\"text-align: justify;\">Prenant acte de la nocivit\u00e9 du brouillard, des esprits cr\u00e9atifs ont redoubl\u00e9 d&rsquo;imagination pour fourbir des armes \u00e0 son encontre. G. Onofrio (1913) et A. Baldit (1931) ont dress\u00e9 une liste \u00e0 la Pr\u00e9vert de ces divers proc\u00e9d\u00e9s, souvent de nature calorifique, \u00e9lectrique ou m\u00e9canique :<\/p>\n<ul style=\"text-align: justify;\">\n<li>brasser l&rsquo;air, en installant des machines soufflantes sur les hauteurs qui dominent la ville.<\/li>\n<li>r\u00e9chauffer et ass\u00e9cher l&rsquo;atmosph\u00e8re, soit directement en pla\u00e7ant de grands braseros sur les collines de Lyon pour r\u00e9chauffer l&rsquo;air, soit indirectement en projetant\u00a0de l&rsquo;air comprim\u00e9 et r\u00e9chauff\u00e9.<\/li>\n<li>recourir \u00e0 l&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9 en produisant des d\u00e9charges \u00e9lectriques, en projetant des gouttelettes d&rsquo;eau \u00e9lectris\u00e9e ou en diffusant de puissantes ondes hertziennes pour faire dispara\u00eetre le brouillard.<\/li>\n<li>exploiter des ph\u00e9nom\u00e8nes de coalescence. Il s&rsquo;agit de r\u00e9unir les gouttelettes en gouttes d&rsquo;un diam\u00e8tre suffisant pour transformer le brouillard en pluie. Comment ? En ajoutant certaines substances \u00e0 l&rsquo;eau, en utilisant l&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9 ou bien en \u00e9branlant le milieu par de violentes explosions.<\/li>\n<li>limiter le nombre de noyaux de condensation en contr\u00f4lant la production de fum\u00e9es et de poussi\u00e8res.<\/li>\n<\/ul>\n<p style=\"text-align: justify;\">Face \u00e0 ses illustres pr\u00e9d\u00e9cesseurs, G. Onofrio n&rsquo;est pas en reste. Plut\u00f4t que de chercher \u00e0 faire dispara\u00eetre le brouillard d\u00e9j\u00e0 existant, pourquoi ne pas entraver sa formation en emp\u00eachant l&rsquo;\u00e9vaporation du Rh\u00f4ne et de la Sa\u00f4ne ? Du haut de son observatoire am\u00e9nag\u00e9 dans la tour nord-ouest de la basilique de Fourvi\u00e8re &#8211; au meilleur endroit pour allier la science et la foi -, l&rsquo;astronome pr\u00e9sente donc une solution bien \u00e0 lui, test\u00e9e et attest\u00e9e : mettre de l&rsquo;huile&#8230; Rien de moins. C&rsquo;est un tour de force, pr\u00e9cis\u00e9ment la qualit\u00e9 qu&rsquo;est cens\u00e9e repr\u00e9senter la tour de l&rsquo;observatoire astronomique, m\u00e9t\u00e9orologique et magn\u00e9tique. Qu&rsquo;importent les objections concernant le lavage du linge ou bien l&rsquo;enlaidissement du Rh\u00f4ne et de la Sa\u00f4ne. Ces cours d&rsquo;eau ne pr\u00e9sentaient-ils pas d\u00e9j\u00e0 des taches luisantes (appel\u00e9es chemins, fontaines ou \u00e9pilamens sur le lac L\u00e9man) auxquelles personne ne trouve rien \u00e0 redire ? Quelques exp\u00e9riences ont donn\u00e9 des r\u00e9sultats encourageants. G. Onofrio \u00ab\u00a0a construit un appareil consistant en une longue rigole en planches dans laquelle on fait circuler de l&rsquo;eau bouillante ; si on fait filer un peu d&rsquo;huile sur la rigole les vapeurs d&rsquo;eau bouillante disparaissent compl\u00e8tement (&#8230;)\u00a0\u00bb (P.A., 1913).<\/p>\n<div id=\"attachment_751\" style=\"width: 800px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/perso.ens-lyon.fr\/yves-francois.le-lay\/wp-content\/uploads\/2014\/03\/Onofrio_4-790-x-487.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-751\" class=\" wp-image-751\" src=\"http:\/\/perso.ens-lyon.fr\/yves-francois.le-lay\/wp-content\/uploads\/2014\/03\/Onofrio_4-790-x-487.jpg\" alt=\"Onofrio_4 (790 x 487)\" width=\"790\" height=\"487\" srcset=\"https:\/\/perso.ens-lyon.fr\/yves-francois.le-lay\/wp-content\/uploads\/2014\/03\/Onofrio_4-790-x-487.jpg 790w, https:\/\/perso.ens-lyon.fr\/yves-francois.le-lay\/wp-content\/uploads\/2014\/03\/Onofrio_4-790-x-487-300x184.jpg 300w, https:\/\/perso.ens-lyon.fr\/yves-francois.le-lay\/wp-content\/uploads\/2014\/03\/Onofrio_4-790-x-487-486x300.jpg 486w\" sizes=\"auto, (max-width: 790px) 100vw, 790px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-751\" class=\"wp-caption-text\">Appareil d\u00e9montrant la suppression des vapeurs d&rsquo;eau bouillante \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;une pellicule infinit\u00e9simale (Onofrio, 1913)<\/p><\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\">En 1899, l&rsquo;astronome effectua des essais fructueux sur l&rsquo;Yonne et son canal lat\u00e9ral : \u00ab\u00a0la pellicule [d&rsquo;huile] <em>\u00e9teignait toutes les petites vapeurs superficielles<\/em> et produisait ainsi une v\u00e9ritable <em>coupure<\/em> au milieu d&rsquo;elles\u00a0\u00bb (Onofrio, 1913). D\u00e8s lors, pourquoi ne pas tenter l&rsquo;exp\u00e9rience sur la Sa\u00f4ne, du barrage de Couzon \u00e0 l&rsquo;amont au barrage de l&rsquo;Ile Barbe \u00e0 l&rsquo;aval, soit sur 7700 m\u00e8tres environ ? Le dispositif semble simple : \u00ab\u00a0attacher au barrage de Couzon, long de 150 m\u00e8tres, de 15 en 15 m\u00e8tres, des sacs de toile \u00e0 voile remplis d&rsquo;\u00e9toupe bien imbib\u00e9s d&rsquo;huile\u00a0\u00bb (P.A., 1913). La qualit\u00e9 de l&rsquo;huile n&rsquo;importe pas : \u00ab\u00a0m\u00eame celles de rebut\u00a0\u00bb font l&rsquo;affaire (Onofrio, 1913). Le filage de 72 litres d&rsquo;huile par vingt-quatre heures suffit pour obtenir une \u00e9paisseur de 1\/150000e de millim\u00e8tre.\u00a0L&rsquo;exp\u00e9rience n\u00e9cessitait \u00ab\u00a0l&rsquo;assentiment des ing\u00e9nieurs de nos fleuves, et de nos hygi\u00e9nistes\u00a0\u00bb (P.A., 1913). Elle devait se tenir pendant un mois, pr\u00e9f\u00e9rentiellement en d\u00e9cembre, et co\u00fbter 1200 francs environ, \u00e0 raison de 40 francs par jour. Le maire de Lyon, E. Herriot, a propos\u00e9 le vote d&rsquo;un cr\u00e9dit de 1500 francs dans cette perspective (Anonyme, 1913). J&rsquo;ignore si cette \u00e9tonnante exp\u00e9rience eut lieu. Probablement pas dans la mesure o\u00f9 la litt\u00e9rature scientifique n&rsquo;en diffusa pas les r\u00e9sultats. Vingt ans plus tard, A. Allix (1934) juge que \u00ab\u00a0l&rsquo;id\u00e9e m\u00e9rite assur\u00e9ment de passer dans la pratique\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au total, A. Baldit (1931) a fait le point sur ces premi\u00e8res tentatives ; sa conclusion est sans appel. \u00ab\u00a0Qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de pr\u00e9venir la formation du brouillard, ou de le dissiper par la chaleur, par l&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9, par coalescence des gouttes, les rares exp\u00e9riences entreprises n&rsquo;ont abouti \u00e0 aucun r\u00e9sultat appr\u00e9ciable\u00a0\u00bb. En effet, la d\u00e9pense d&rsquo;\u00e9nergie requise s&rsquo;av\u00e8re \u00e9norme et disproportionn\u00e9e. De nos jours, les moyens techniques sont accrus ; mais les contraintes restent semblables : \u00ab\u00a0pour les temp\u00e9ratures sup\u00e9rieures \u00e0 0\u00b0C, on est, en principe, amen\u00e9 \u00e0 revaporiser l&rsquo;eau des microgouttelettes, en fournissant \u00e0 l&rsquo;air la quantit\u00e9 de chaleur n\u00e9cessaire ; le proc\u00e9d\u00e9 est co\u00fbteux, il exige la mise en jeu d&rsquo;\u00e9nergies thermiques importantes\u00a0\u00bb (Facy, 2014). Le brouillard a pourtant presque disparu. L&rsquo;attention se porte actuellement plus volontiers sur le br\u00fblage de combustibles qui favorise la formation d&rsquo;ozone troposph\u00e9rique, les pluies acides, l&rsquo;effet de serre et la production de particules. Un probl\u00e8me en a chass\u00e9 un autre.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Lyon a longtemps subi la r\u00e9putation d&rsquo;une cit\u00e9 \u00ab\u00a0embrum\u00e9e\u00a0\u00bb. Porteur d&rsquo;esth\u00e9tique ou d&rsquo;angoisse &#8211; selon le temp\u00e9rament de l&rsquo;observateur -, le brouillard marquait les paysages comme les esprits. Depuis, il semble s&rsquo;\u00eatre \u00e9vanoui. 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